Ceci n’est ni un récit ni un article académique. Ce papier, ses mots sont le fruit de longues honnêtes discussions avec des personnes formidables, de mes propres expériences et de mon vécu de tous les jours en tant qu’un.e assigné.e femme. C’est aussi un appel à penser ensemble la notion de l’autonomie.

Quand j’ai lu Autonomie dans l’annonce, j’ai directement pensé à l’autonomie financière et économique. Cela ne m’étonne point étant donné qu’on vit dans un monde capitaliste, où on lie liberté, autonomie et argent ! Mais juste après, je me suis rendu.e compte qu’en fait il y a des autonomies et pas une. J’en cite quelques-unes :

Autonomie à penser par nous-mêmes. Autonomie à prendre nos décisions et les assumer. Autonomie à fixer nos limites et notre ligne de justice, les respecter et les faire respecter. Autonomie à nous définir, à définir ce qu’on est (genre, expression de genre, orientations sexuelles, positions politiques…). Autonomie à savoir quand on a réellement faim et quand on est full, quand on a véritablement besoin d’acheter ce truc et quand ce besoin est faux. Autonomie à choisir notre camp, ne pas choisir ou créer son propre camp. Autonomie à dépasser l’idée d’une médiocre identité. Autonomie à légitimer nos sentiments et ressentis. Autonomie à honorer notre vulnérabilité. Autonomie à écouter et affirmer nos besoins. Autonomie à penser nos réalités, nos croyances et nos pratiques autrement et librement. Autonomie à laisser tomber les formalités d’écriture et les règles de grammaire quand elles ne me vont pas et me limitent l’expression. Autonomie à écrire ce papier comme bon me semble. Autonomie à comprendre nos conditionnements, les surmonter ou les suivre là où ils nous prennent. Autonomie à penser au-delà du bien et du mal, du révolutionnaire et du réactionnaire. Autonomie à sortir de nos dualités, à penser en dehors de la binarité. Autonomie à abandonner tout activisme qui nous sabote ou ne nous écoute pas. Autonomie à rejeter l’idée de Héros sauveur. Autonomie à sortir de l’esprit de compétition activiste. Autonomie à choisir notre activisme, celui qui nous touche et en lequel on arrive à nous identifier et nous reconnaître. Autonomie à nous défendre et préserver notre sécurité. Autonomie à se suffire. Autonomie à rêver…

Il y en a encore, d’autonomies, qu’on peut regrouper dans l’autonomie d’Être pleinement et entièrement, qui inclut le non être aussi.

Maintenant, voyons comment peut-on arriver à être autonome de cette sorte. Bah, je n’ai pas une réponse toute prête ! J’ai pourtant des réflexions et des idées à discuter, à développer et des expériences à partager. Des expériences sur comment je construis mes autonomies. Oui, les construire, car je pense que l’autonomie comme tout ce dont on croit (liberté, justice, égalité, dignité, décolonisation, anarchie …), n’est pas une fin en soi mais plutôt un moyen pour vivre la vie qu’on veut/choisis. Alors l’autonomie, c’est un processus qui se vit et se construit petit à petit. Elle se travaille.

Autonomie et identité de genre

A ma naissance, on m’a attribué le genre de femme parce que je suis né.e avec un vagin, et durant de longues années je ne l’ai jamais remis en question, ni pensé en quoi je l’étais. Grâce au travail des personnes queer, j’ai su qu’on peut décider de son genre, le définir comme on le sent et non comme la société nous l’a désigné. Grâce à leurs travaux, j’ai su aussi qu’il n’y avait pas que femme et homme. Notre genre est plus grand et plus riche que de le limiter à ces deux options. C’est là où je me suis posé un jour la question de qui suis-je ? Comment je me vois de l’intérieur, au-delà de mon corps dit féminin ? Ma réponse était immédiate : je ne me sentais pas femme, je ne savais même pas qu’est-ce qu’être une femme, je ne le sais toujours pas. Je me sentais, je me sens un.e être, un.e vivant.e, un.e personne. C’est tout. Alors je découvre ma non-binarité, terme que je n’apprécie pas trop mais qui exprime le mieux ce que je suis pour le moment. Ma quête pour l’autonomie dans ce sens était facilitée par le partage que d’autres ont fait avant moi, par l’ouverture au questionnement et la capacité de déconstruire et désapprendre ce qu’on nous a fait intérioriser afin de réapprendre et reconstruire mon Être.

Autonomie et activisme

Comment trouver son autonomie par rapport à cela, que ce soit au niveau de positions, de pratiques ou d’engagements activistes ? Comment re-trouver son autonomie et sa liberté de conscience, d’expression et d’agir tout en faisant partie du collectif, de la communauté ? Et surtout comment re-tracer ses limites entre bien être individuel et engagement collectif ?

Je me suis engagé.e trop petite dans la vie militantiste du terrain, ce que je cherchais à l’époque, c’était l’émancipation et la révolte. J’avais en moi une vive énergie qu’il fallait partager. Alors je trouve le collectif : c’est le partage, c’est l’entraide, c’est faire changer les choses ensemble. Mais avec le temps, le plaisir se transforme petit à petit en obligation, en lassitude et la pression surgit : il faut terminer ça, il faut organiser cette activité à cette date exacte, il faut que ça réussit, il faut qu’on finisse tout, même si on est fatiguées, il faut faire ceci et non cela, car on a toujours fait ainsi, il faut rappeler à X de finir sa tâche…Et beaucoup d’autres d’il faut. A un moment donné, j’avais l’impression que je suivais et je faisais suivre le collectif plus qu’y faire partie. Je me mettais la pression et je la mettais aux autres aussi. Je m’autocensurais et je censurais aussi.

Des fois, je n’arrivais même pas à dire honnêtement ce que je pensais de peur d’être perçue comme réactionnaire ou encore cacher mes peurs afin de ne pas être jugée comme “pas assez radicale”. Je me forçais à être présent.e dans toutes les réunions et j’avais honte d’en zapper une pour aller dormir tôt un soir, parce que ce n’était pas trop activiste ça.

L’envie de tout faire me hantait. Je ne pensais qu’à cela. Je sentais que si moi je ne faisais pas la chose, personne ne la ferait ou elle ne la ferait pas bien. Et sans me rendre compte, je suis rentré.e dans une sorte de compétition d’activisme, je voulais me prouver et prouver aux autres mon fort engagement et son efficacité.

Ça m’a été difficile d’assurer une autonomie dans tout ça : je ne respectais pas du tout mes limites, je ne m’écoutais même pas et je culpabilisais trop à l’idée de me désengager.  Alors j’ai décidé de reculer, d’abandonner tous mes engagements, de tout arrêter et de prendre une pause. J’avais besoin de m’éloigner afin d’éclaircir mes idées et questionner mes pratiques. J’avais besoin aussi de prendre soin de moi, de me mettre en premier sans culpabilité.

Autonomie et positivité corporelle

Maintenant, je vous parle de ma relation avec mon corps et comment je m’aperçois. Je suis grosse, je l’étais toujours un petit peu mais depuis 4 ans je le suis assez trop. Durant ces 4 ans, j’ai reçu de milliers de commentaires sur mon corps et ma taille et comment je devenais grosse. Tout le monde, y compris moi-même, m’accusait, m’accuse toujours de trop manger et de ne pas bouger assez. Personne ne me demande pourquoi ni comment je me suis rendue là et quel était l’origine de mon surpoids. Iels n’en voient que les manifestations. Moi-même, je n’en réalise l’origine que depuis très peu de temps : mon surpoids est la conséquence d’une grave dépression que j’ai vécue et à cette période ma relation avec la nourriture est devenue une relation émotionnelle.

Je ne mangeais plus pour subvenir à mes besoins biologiques, mais je mangeais pour remplir un vide, un manque et aussi pour exprimer ma détresse. Je culpabilisais trop pour ça parce que c’était de ma faute que cette relation soit ainsi. Ce n’est que dernièrement que je commence à la voir autrement : en vrai, la nourriture et mon corps m’ont sauvé la vie. La nourriture était ma consolation et mon corps l’a bien accueillie et lui a fait de la place chez lui et c’est ce qui a fait que je n’ai pas mis un terme à ma vie. Cette relation, souvent perçue comme mauvaise et nuisible, a été bénéfique pour moi. Elle a été ma thérapie. Aujourd’hui, j’apprends à honorer mon corps et prendre soin de lui et surtout à ne plus le comparer ou projeter sur lui certaines normes de beauté. Tout corps est beau à sa façon, il suffit d’enlever ses lunettes paternalistes-occidentales pour le voir.

Des fois, être autonome est plus ou moins facile, immédiat et clair. D’autres fois, il est difficile et complexe car ça te met en face de tes décisions, ça t’apprend à les assumer ou au moins à mieux les penser. Ça te pousse à te poser les bonnes questions sur ce que tu fais de ton énergie et ton temps, en quoi tu les investis et comment tu les gères. Et des fois, ce processus d’autonomisation est dur et pénible et parmi les choses qui aident énormément, dans ce cas, est le partage. Parler et briser le silence est très important et très libérateur. N’hésitons pas à partager nos histoires, à lancer de véritables discussions sur ce point dans nos réseaux et communautés, loin de toute hypocrisie sociale, parce que c’est comme ça qu’on construit notre autonomie collective et notre bien être communautaire.

Dès lors l’autonomie commence par se questionner, désapprendre ce qui nous nuit et nous limite, et déconstruire ce qu’on nous a fait intérioriser afin de réapprendre et reconstruire notre Être. Ça commence par s’assumer et assumer ses désirs et envies, écouter ses besoins et les affirmer. Ça commence par briser le silence et partager son vécu. Ça commence par s’exprimer et ne plus avoir honte de ce qu’on pense, inhabituel/différent qu’il soit dans nos réseaux et communautés. Ça commence par quitter le collectif qui ne nous considère pas, car cela est une oppression. Ça commence par refuser tout sacrifice imposé, pas réfléchi et choisi. Ça commence par s’aimer et aimer son corps, prendre soin de lui et prendre l’espace qu’il nous faut, être bien dans notre peau car rien ne serait bien si on ne l’est pas d’abord…

L’autonomie commence par reprendre ce qu’on nous a volé : le contrôle sur nos vies. Bon, ça commence quand nous sommes les actrices de nos vies.

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